« Maurice
Blondel : l’humanisme difficile »
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Pierre de COINTET, Studium de Notre-Dame de Vie, F 84210
VENASQUE, pierre.decointet@wanadoo.fr
Réponse à l’enquête du Conseil Pontifical pour la
Culture,
« Pour un humanisme chrétien à l’aube du nouveau millénaire »
“Maurice
Blondel : l’humanisme difficile”, dans Bulletin des Amis de
Maurice Blondel, nouvelle série, n° 16, nov. 2001, p. 6-17.
Depuis dix ans les études sur la pensée de
Maurice Blondel
connaissent un renouveau prometteur, après l’engouement des années
50 et l’éclipse qui suivit cette période. De nombreux colloques,
philosophiques et théologiques, sont organisés, en France et à
l’étranger, par des organismes catholiques mais aussi par des
universités d’état. Les archives Maurice Blondel, à
l’université de Louvain-la-Neuve, sont régulièrement fréquentées
par les chercheurs et travaillent à l’édition des œuvres complètes
(deux volumes ont déjà été publiés). Les thèses et les
publications se multiplient, sur L'Action
mais aussi sur les autres écrits de Blondel. Enfin, après
cinquante ans d’ostracisme dans les milieux universitaires, le nom
de celui qu’il est convenu d’appeler "le philosophe d’Aix"
est désormais considéré comme une référence majeure dans la
philosophie contemporaine (ce fut le cas, par exemple, lors du XXVIIème
Congrès de l’Association des Sociétés de Philosophie de Langue
Française, qui se tint à Québec, du 18 au 22 août 1998, sur La Métaphysique, histoire, critique, enjeux).
Ainsi, en cette fin de millénaire, après l’écroulement
des grandes idéologies et du dogmatisme des sciences humaines, la
philosophie blondélienne apparaît avec toute sa pertinence. Elle
se situe en effet radicalement dans le contexte de la modernité sécularisée,
voire même dans celui de la post-modernité sceptique et nihiliste.
De plus, par l’ampleur des thèmes abordés et par sa tournure résolument
problématique et systématique, elle répond aux exigences de la
pensée critique. Enfin, elle pose en des termes très actuels le
problème du rapport entre la raison et la foi, à partir d’une réflexion
sur l’expérience personnelle vécue par tout homme. Promouvoir,
par la pensée, "une ouverture au transcendant, à Dieu, en réponse
à une quête de sens", n’était-ce pas la vocation de
Maurice Blondel, laïc inséré dans le monde universitaire du XXème
siècle ?
C’est en effet au "tout de l'homme"
que le philosophe d’Aix s’est toujours attaché, à partir de la
question du sens posée dans toute sa radicalité (car il s’agit
aussi de dévoiler la présence implicite de cette question ou de la
réveiller en ceux qui l’ont oubliée). Pourtant, dans ses
derniers écrits, Blondel se montre pour le moins
anti-personnaliste. Il y a là un paradoxe qui mérite attention et
réflexion. On pourra ainsi mieux voir en quel sens précis la pensée
blondélienne peut, à l’aube du troisième millénaire, inspirer
un "humanisme plénier".
Curieusement en effet, dans la Trilogie, Blondel ne voit dans la personne humaine qu'une "ébauche"
d'être (qu’il compare à "une larve aveugle" !)
et n’hésite pas à se montrer très critique à l’égard du
personnalisme :
"Après qu'on a compris que
l'individu n'est encore qu'un nom abstrait et la mutilation de la
vie, écrit Blondel, on espère trouver dans la personne cette réalité
concrète qui servira et suffira à fonder la société, à
sauvegarder les droits et les devoirs, à procurer enfin un ordre
nouveau et vraiment humain. Certes, dans cette vue généreuse, une
grande vérité est à retenir ; mais cette vérité même est
à rattacher à des racines plus profondes comme à étendre en des
frondaisons plus amples et seules capables de fructifier
pleinement" .
Pour Maurice Blondel, en effet, la personne est un
être, mais inachevé, tendu vers un devoir-être. En raison de son
élan spirituel et malgré toutes les régressions possibles,
l'homme est en perpétuel dépassement de lui-même :
"Sans doute, écrit Blondel, la
personne a une essence propre, une réalité spécifique ; mais
ce qui la borne, c'est déjà ce qui lui fait sentir que, selon une
expression de Boutroux, « elle est faite pour se dépasser » " .
C'est pourquoi les hommes ne peuvent jamais se
satisfaire d'aucune de leurs conquêtes, en quelque ordre que ce
soit. Habités par un élan spirituel infini, ils sont toujours en
quête de perfection. Les progrès comme les déchéances des
personnes témoignent de cette aspiration infinie : "nulle
stabilisation définitive ne leur est possible sur leur propre plan.
Il faut qu'elles passent au-dessus ou qu'elles retombent
au-dessous" .
Loin d'être "comme de petits cristaux, fixés dans leur
forme", les personnes sont donc des êtres en constante genèse :
ces êtres ont, souligne Blondel, "à subir une croissance, à
entrer dans une vie transformante, à se soutenir les uns les autres
et à se suspendre à leur principe et à leur fin" .
À juste titre, le personnalisme insiste sur le
fait que, étant maître de lui-même grâce à son libre arbitre,
l'homme est le seul être à avoir sa fin en lui-même : dans
la société, il ne doit donc jamais être considéré comme un
moyen, mais toujours comme une fin à respecter. Cependant Blondel
rappelle que la personne humaine, avec son autonomie, n'existe
qu'insérée dans le dessein d'ensemble des êtres :
"Assurément la vie personnelle est
tout autre chose encore que la vie organique dont elle peut se
passer sans disparaître elle-même. Est-ce à dire pour cela
qu'elle se suffise jamais et qu'elle n'ait pas une norme inférieure
et supérieure à elle-même ? Faudrait-il faire de chaque
personne un égoïsme absolu et une autonomie sans obligation ni
sanction ?"
Blondel ne refuse pas le désir louable de mettre
la personne au-dessus de l'État et de la production industrielle
mais il critique la tendance à l'isoler prématurément de ses
racines et de ses fins, à la mettre "hors série". Une
philosophie qui place l'individu au centre de tout procède d'un
esprit d'abstraction "qui substitue aux relations concrètes
des personnes singulières les rapports abstraits d'entités prises
pour des absolus réels" .
Car, dans les faits, la personne n'est pas une monade repliée sur
elle-même et ne dépendant que d'elle-même :
"Aussi la personne ne surgit dans
l'individu, elle ne se constitue qu'en s'assignant une fin
extra-personnnelle, c'est-à-dire en s'étendant à d'autres lui-même
comme pour les ramener à soi. Grande vérité, devinée par le
sentiment populaire. L'homme ne se suffit pas ; il faut qu'il
agisse pour les autres, avec les autres, par les autres. On ne peut
arranger pour soi seul les affaires de sa propre vie. Nos existences
sont tellement liées qu'il est impossible de concevoir une seule
action qui ne s'élargisse en ondulations infinies, bien au-delà du
but qu'elle semblait viser" .
Ainsi, par exemple, considérer le problème de la
dignité de l'homme uniquement sur le plan de la vie économique
et sociale, c'est nier pratiquement l'existence des réalités
morales et spirituelles qui font partie de la réalité normative de
la personne humaine et sont donc nécessaires à son épanouissement.
Aussi, à la question de savoir si l'on peut réduire a
priori les relations inter-personnelles à des échanges de
biens matériels et intellectuels, Blondel répond par la négative :
"l'on sent, l'on pense, l'on agit
comme si les biens que nous avons à vouloir étaient, uniquement
ou principalement, de ceux qu'on ne peut partager sans s'appauvrir
ou que d'autres ne peuvent acquérir, sans nous porter ombrage et
nous déprécier nous-mêmes. Une telle persuasion suppose qu'en effet
l'on estime les valeurs matérielles, fussent-elles d'ordre humain,
au point de perdre de vue les intérêts proprement moraux et
spirituels, c'est-à-dire ceux qui ne s'épuisent pas mais peuvent
s'accroître et se multiplier à l'infini par les vertus que
prescrit et qu'entretient un idéal tout contraire à l'égoïsme
intempérant, aux ambitions démesurées, à l'appétit de
domination et de jouissance" .
Blondel refuse donc de fixer la dignité de la
personne à "l'étage, si élevé qu'il soit déjà, de la
personnalité" et de chercher "dans les droits et
l'inviolabilité des personnes" l'unique centre de la vie
sociale .
Car c'est finalement en raison de sa destinée transcendante et
immortelle que chaque personne est infiniment respectable.
Ce n'est donc pas en nous enfermant dans notre moi
individuel, pour le sonder indéfiniment, que nous pourrons
trouver les ressources qui nous permettront de construire notre
personnalité, mais en sortant de nous-mêmes pour agir en fonction
d'un idéal moral, même s'il se présente souvent sous les traits
d'un "impersonnel vaguement aperçu" : "L'égoïsme
nous aveugle : c'est en sortant de la vie repliée sur soi, en
nous attachant ailleurs qu'en nous, que nous nous posséderons le
mieux" .
A titre d'exemple, Blondel fait remarquer ici que
c'est précisément parce qu'il ne peut vivre que pour lui-même que
l'enfant ne jouit pas encore d'une véritable autonomie
personnelle : "L'enfant ne vit encore que pour soi ;
et c'est pour cela qu'il n'est pas en soi" .
Dépendant en tout des autres il vit dans un égocentrisme spontané.
Mais peu à peu, en se confrontant aux autres, il découvre qu'il
n'est pas seul. Ainsi, à mesure que s'éveille sa raison, il peut
se décentrer de lui-même et prendre sa place dans un ensemble ou,
au contraire, s'installer dans l'illusion de l'égoïsme orgueilleux
qui se croit naïvement au centre de tout. La norme de sa volonté
le porte en effet à sortir de lui-même, à se répandre pour
devenir vraiment ce qu'il est et doit être comme personne humaine
finalisée par la communion avec les autres et avec Dieu. En effet,
c'est en agissant pour les autres que l'adolescent se déploie, au
lieu de s'abandonner à des rêveries stériles. Dans ses sentiments
et ses attitudes contradictoires, dans ses ardeurs et ses égoïsmes,
dans son zèle prosélytique et son besoin d'attirer l'admiration,
l'adolescent exprime, sans en avoir une pleine conscience, le
mouvement foncier de sa nature humaine tendant à devenir une personne :
"Dans l'impétueux élan qui emporte
l'adolescent vers la passion de sentir, de savoir, de conquérir,
d'aimer, de se donner, alors même qu'il rapporte encore tout à
soi, se révèle l'impérieux besoin de se multiplier, de produire
des vies nouvelles, d'élever aussi des âmes à la vérité et à
la félicité" .
Ainsi c'est en sortant de lui-même que l'homme
devient vraiment une personne :
"Pour agir, il faut en quelque façon
s'aliéner à d'autres, se livrer à des forces que nous ne
dominerons plus. (...) Ainsi notre vie, c'est le concours de tout le
reste ; notre personne, c'est notre expansion et notre dévouement
à tous" .
Ainsi, pour chaque personne humaine, la «conquête"
de son être ne se réalise pas selon un mouvement continu d'épanouissement
vital encore tout égocentrique, mais par un retournement libre et
onéreux. En effet, souligne Blondel, la personne n'existe que si
elle s'alimente à des sources inférieures mais c'est de sources
supérieures dont elle a surtout besoin. Elle ne peut se réaliser
(au sens fort d’une consolidation ontologique) que par le don de
soi qui l’ouvre à l’être : "cette personnalité ne
s'alimente, ne s'épanouit qu'en acceptant l'épreuve et comme
l'intrusion des autres et en sortant aussi d'elle-même par le don
de soi" .
Et parce qu'il est l'exigence de notre élan
spirituel vers la transcendance, ce don ne s'accomplit pas dans un
universalisme purement horizontal, mais en visant toujours un
plan supérieur à l'immanence, même communautaire .
Comme Blondel l'affirme :
"On aura beau ériger chaque
personne ou toutes les personnes ensemble en absolu : on ne réalisera
pas leur être comme il doit l'être, car c'est dans un autre plan
que celui de la personnalité que réside le perfectionnement de la
personne, toujours appelée à se dépasser elle-même ou menacée
de tomber au-dessous de soi" .
En effet, c'est dans la mesure où l'homme se déprend
de lui-même qu'il peut se rendre accueillant à ce qu'il ne peut
se donner lui-même, c'est-à-dire aux valeurs transcendantes, à
l’Absolu et à une participation à la vie même de Dieu:
"C'est que, écrit Blondel, le don
de nature reçu par les créatures raisonnables peut devenir le péage
de leur élévation, le prix d'un don plus élevé, l'holocauste qui
ne les enlève à elles-mêmes et ne dévore leur égoïsme que pour
les assimiler à une plus haute vie" .
Aussi comprend-on ici que l'être personnel est
foncièrement don, à tous
les niveaux de son existence. L'être est don, à la fois donné
et donnant :
"Il semble d'abord donné à lui-même,
mais il ne peut grandir, selon son aspiration foncière, sans
reconnaître qu'il ne s'appartient pas, sans rapporter à son
principe et subordonner à une fin plus haute que lui-même sa
propre nature, de manière à installer, à restituer en lui la
volonté créatrice qui l'appelle non à rester lui-même, mais à
s'unir à elle, à devenir en quelque sorte une extension de Dieu même
et à participer au mystérieux dessein in
quo omnia constant" .
Il faut préciser ici, comme le fait Blondel, que
le don de soi de l'homme ne vise pas tant à "capter
Dieu", comme si celui-ci avait besoin d'être attiré pour se
donner à l'homme, mais qu'il permet d'élargir les capacités réceptives
de l'homme à la mesure (inconnaissable par nous) du don de Dieu .
Blondel souligne en outre que ce don de soi permet
la consolidation de notre identité personnelle au sein même de
l'union transformante avec Dieu. En effet, en nous désappropriant
de nous-même dans un acte libre pour, en quelque manière, "échanger
ce don de nature et le monde entier contre un don infiniment supérieur,
la perle précieuse de la divinité", notre être se trouve
confirmé dans sa subsistance propre puisque, dans cet échange de
charité, il est à la fois respecté, accompli dans son désir le
plus fondamental et "infiniment élargi et achevé" en son
être .
Nous faisions remarquer en commençant que,
paradoxalement, le philosophe de L'Action
paraissait sous-estimer la dignité de la personne humaine. Nous
voyons maintenant que, comme Blondel l'écrit lui-même, ce refus de
considérer l'homme d'une façon abstraite n'a qu'un but :
"accroître ensuite la valeur et la portée infinie de la
personne humaine" .
En effet, pour promouvoir la dignité de la personne humaine,
suffit-il de proclamer comme une incantation la grandeur du sujet
libre ?
"Mais, non, répond Blondel, la
personne ne doit pas, pour rester ou devenir elle-même, demeurer
seule en sa suffisance, comme une fin en soi, comme un absolu ;
(...) C'est en effet la grandeur de la personne de n'être pas pour
soi seule, pas plus qu'elle n'est par soi. Elle n'atteint le bien et
le bonheur qu'en ne les visant pas pour se les rapporter ; et
son suprême intérêt réside en une générosité vraiment désintéressée" .
L'homme est infiniment respectable parce qu'il a
une destinée transcendante à accomplir librement dans la société.
L'approche métaphysique de la personne humaine ne peut faire
abstraction de cet horizon ultime ni des exigences pratiques qui en
découlent. Car, souligne Blondel, c'est finalement dans le don de
soi libre à Dieu et aux autres, que la personne peut se réaliser :
"pour grandir et mûrir (...) notre
personne, si inviolable et respectable qu'elle soit en effet, doit
vivre pour les autres hommes et pour Celui qui seul les unit
fraternellement dans sa paternité, dans sa justice et son
amour" .
Il ne s'agit pas ici d'extrapolations moralisantes
et pieuses. Il s'agit de comprendre que la réalité même de la
personne dépend de ce choix libre : ou bien elle consolidera
son être dans l'Etre, par le don désintéressé d'elle-même, ou
bien elle dispersera son être parmi les êtres, par ses choix égoïstes.
Mais dans cette seconde option, ni son être ni les êtres ne seront
anéantis : les choisir contre l'Être c'est se condamner soi-même
à la dispersion et à l'évanescence mais surtout à la souffrance.
Car, quand nous choisissons le moi et ses passions contre Dieu, les
êtres et notre être propre n'en continuent pas moins à exister en
vue d'une fin supérieure. Ils ne peuvent pas cesser de nous
indiquer cet absolu que nous refusons. Ils nous montrent ainsi
l'incohérence dramatique dans laquelle nous nous mettons par notre
refus, et les conséquences ontologiques de ce choix qui, à notre
mort, sera sans retour possible.
Maurice Blondel nous permet de saisir les véritables
enjeux d’un humanisme intégral. Une approche plénière de
l’homme doit en effet considérer que, loin de se satisfaire dans
un désir d’accomplissement de soi par soi, l’homme ne peut se réaliser
qu’en s’en remettant à plus que lui-même, librement et
personnellement, dans le secret de sa conscience et selon des
modalités infiniment variées : "C'est en effet la
grandeur de la personne de n'être pas pour soi seule, pas plus
qu'elle n'est par soi" .
Pour être vrai, l’humanisme ne peut être une philosophie aisée :
il est difficile, englobant les questions les plus hautes et
impliquant une éthique radicale.
Maurice Blondel indique ainsi la voie d’un
humanisme plénier. Il est facile d’en voir la pertinence pour le
troisième millénaire, à l’encontre de toute forme de
totalitarisme, politique ou religieux, mais également à distance
d’une pensée libérale qui conduit souvent à un individualisme
pratique et théorique, racine de multiples problèmes sociaux, mais
aussi psychologiques et moraux. Il apparaît également que, sur le
terrain philosophique des exigences critiques de la pensée
contemporaine, cette œuvre nous permet de penser dans toutes ses
implications la vision de l’homme donnée par le dernier Concile,
et que le pape Jean-Paul II ne cesse de rappeler : «l'homme,
seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut
pleinement se trouver que par le don sincère de lui-même" (Gaudium et Spes, n. 24).
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